MANUSCRIT CHRONOPHAGE

Citius – altius – fortius, cette formule latine qui sert de titre à l’exposition de Thomas Tudoux n’est autre que la très populaire devise des jeux olympiques modernes : plus vite – plus haut – plus fort. Empreinte d’un humanisme suranné, la sainte trinité sportive a marqué le siècle qui nous précède, accompagnant la mondialisation et fondant la compétition et le dépassement de soi en valeurs absolues de nos sociétés contemporaines. Cette devise, justement, est inscrite fièrement au drapeau d’une civilisation que l’artiste nous permet d’appréhender à partir d’un rassemblement d’œuvres hétéroclites : sculpture, vidéo, bâche plastique et dessin. Au fil de ses œuvres, Thomas Tudoux nous amène à la découverte d’une cité bâtie sur les valeurs olympiques, une utopie à la Thomas More où Redbull serait une divinité majeure et les circuits de Formule 1 des équivalents des lignes de Nazca. Cette civilisation voit le triomphe de l’efficacité et fait de l’existence une performance vidéoludique, mesurée, évaluée, classée. Bien que les formes données aux représentations de cette société soient empruntées à l’histoire de l’art, la référence à la culture populaire contemporaine y est évidente, que ce soit avec ses taureaux ailés rouges, ses musiques de jeux-vidéos, ses personnages tout droits tirés de comics ou de mangas, ou ses circuits et drapeaux de courses automobiles. Résulte de cette dialectique, entre une forme classique – résolument muséale – et les jeux de références avec notre monde actuel, une série d’œuvres qui constituent les vestiges archéologiques d’une utopie vide de sens : la cité Chronophage.

1. Une archéologie d’anticipation
C’est bien de nous et de notre monde dont il est question dans l’exposition, et pourtant, la forme donnée par l’artiste à ses représentations impose une distance, un basculement dans une histoire imaginaire. Du monde parallèle que l’on découvre ne subsiste que quelques objets à partir desquels, tel un archéologue, le visiteur doit reconstituer la culture et l’histoire. Vestige iconique et représentatif de cette civilisation, le drapeau constitue un point de départ évident pour la découverte et l’appréhension de cette culture. Imprimé sur une bâche plastique de taille imposante, il est révélateur autant par sa technique que par son motif de la valeur fondamentale qui supporte cette utopie : l’efficacité. Celle-ci voit d’ailleurs son triomphe dans un dessin, pastiche d’une allégorie du peintre Maarten van Heemskerck, qui la présente s’avançant sur un char tiré par deux taureaux ailés entourés par toutes les figures de l’individu moderne telles que présenté dans notre univers médiatique. Bien que les œuvres s’inscrivent formellement dans l’histoire, elles ne semblent être qu’un mode de présentation, une variation du point de vue, sur une réalité que nous pouvons expérimenter en dehors du domaine de l’art aujourd’hui. C’est là toute la force de la démarche archéologique : en nous présentant comme vestiges des éléments se référant à notre quotidien, Thomas Tudoux en fait les bases d’une redécouverte de notre culture par un travail de déduction et d’imagination. Ce monde qui nous est présenté est à la fois le nôtre et un autre. Médiatisé par les œuvres, il se donne par fragments explicites, se fige dans un petit nombre de représentations nous permettant d’en comprendre les structures. Découvrant notre culture comme on découvrirait celle d’un peuple éloigné spatialement ou temporellement, on est saisi par l’absurdité de ses valeurs. Thomas Tudoux ne dénonce pas avec ses œuvres un état de fait, une culture dans laquelle nous sommes baignés, mais il la destitue. En la présentant comme on présente d’autres cultures, ou comme Jonathan Swift raconte les VOYAGES DE GULLIVER, il en fait une culture parmi d’autres, dont la découverte nous étonne et nous apprend. Cette civilisation que l’on découvre n’est peut-être déjà plus, ou n’a jamais été qu’imaginaire, mais elle fournit l’occasion d’une réflexion critique sur la nôtre.

2. Une utopie vide de sens
L’intérêt de cette exposition ne se limite pas à la nouvelle perspective qu’elle nous permet d’adopter vis-à-vis de notre société contemporaine. Elle montre par l’usage et le détournement de mécaniques symbolistes comment on établit une valeur directrice. À l’absurdité de l’érection de l’efficacité en principe fondateur d’une civilisation, mais aussi et surtout aux conséquences qui en découlent en termes de choix politiques et individuels, Thomas Tudoux répond par une extrapolation utopique. Le monde qu’il nous présente est le monde rêvé par l’homme moderne. Le mystique a cédé la place à la raison, le symbole même du drapeau – un chronomètre – en témoigne : il ne s’agit plus d’affirmer un idéal, mais de mesurer un fait. Dans cette utopie, on ne se soucie pas de ce qui doit être, mais de ce qui est. Chacun y est sommé de remplir son rôle le mieux possible (aidé s’il le faut par les fameux taureaux rouges qui donnent des ailes), l’urgence y est structurelle (comme dans la vidéo STREETS OF RAGE), et la consommation est substituée à la religion (voir VALEUR T et sa référence au MEILLEUR DES MONDES d’Aldous Huxley). Le pragmatisme qui fonde cette société n’est autre que celui à l’œuvre dans les jeux olympiques, où les idéologies et la politique n’ont officiellement pas droit de cité. Cet éloge de l’humain qui se dépasse le temps d’une épreuve, tente de se faire passer pour un humanisme, mais ne célèbre rien d’autre que la victoire individuelle contre la montre. Faire de l’efficacité une valeur directrice, c’est renoncer paradoxalement à l’utopie en ne se posant pas la question du but, mais du moyen. Cette civilisation dont Thomas Tudoux nous ramène des objets n’a pas de sens, et, donner à ses valeurs des formes symboliques, telles qu’un drapeau ou un triomphe humaniste, ne le rend que plus évident. Tel un athlète sur la piste, cette cité tente d’aller toujours plus vite sans jamais se demander où elle va. L’artiste montre ainsi la vacuité idéale du pragmatisme moderne. De là à affirmer que la cité des chronophages est un monde superficiel, il n’y a qu’un pas, qu’il ne faut pourtant pas franchir.

3. Une mythologie pour l’hypermodernité
L’utopie est vide de sens a-t-on vu, elle ne propose pas de vérité collective mais fait du rapport individuel à l’impératif de rentabilité (économique, affective, relationnelle, temporelle) son principe fondateur. La vitesse et la course n’y visent rien d’autre qu’elles-mêmes, à tel point que les circuits de Formule 1 deviennent des motifs ésotériques sur un disque de Phaïstos moderne. Cette cité Chronophage qui se mesure et se presse en permanence n’en finira jamais, car quel que soit le stade qu’elle atteint, il lui faudra toujours le dépasser. L’utopie dont témoigne Thomas Tudoux est donc un monde désespéré, structurellement insatisfait et insuffisant, et déserté par l’idéal. Ce désespoir né du désenchantement du monde, de la mort des dieux et de la fin des grandes idéologies, est à n’en pas douter partagé par l’individu hypermoderne. Et c’est dans la réponse qu’il apporte à ce problème que le travail de l’artiste prend tout son sens. Ne partageant pas l’adoration des futuristes pour la vitesse et l’accélération, Thomas Tudoux donne des formes du passé, donc dépassées, à ses œuvres. En inscrivant l’hypermodernité dans un cadre historique, il ne nous permet pas simplement de la relativiser et de la critiquer, mais il lui redonne une perspective culturelle, mythique et païenne. Non pas que le mythe soit absent de nos systèmes de représentations – nous vivons dans une société médiatique qui en est presque entièrement constituée – mais il les détermine sans s’offrir avec évidence. C’est pourquoi Thomas Tudoux le révèle en donnant un drapeau à la nation des hommes pressés, en explicitant les rôles sociaux déterminés par le passage d’une société traditionnelle à une société de consommation, et en tissant des liens entre les allégories, les super-héros, les figures mythologiques antiques et nos spots publicitaires. Il révèle que l’hypermodernité ne résulte pas d’une tabula rasa, mais qu’elle se construit à partir d’un héritage historique qui offre la solution à son désespoir : la richesse culturelle. C’est pourquoi, à l’heure où la moindre parcelle de terre est connue et exploitée, il fait appel à la figure de grands voyageurs fictionnels, comme Gulliver, pour nous amener à la découverte de contrées nouvelles et redonner épaisseur et sens aux réalités contemporaines. En faisant du retour à l’évidence esthétique et communicationnelle des œuvres classiques l’impulsion pour un ré-enchantement du monde contemporain, l’exposition citius – altius – fortius s’inscrit dans la perspective d’un art référencé culturellement et historiquement qui pense, et donne à penser, le monde qui nous entoure.

JULIEN GAINCHE
BLANDINE TUFFIER

Juillet 2013

Texte rédigé à l’occasion de l’expostion Citius-Altius-Fortius, à L'Atelier de la Gare, Locminé